« Une dernière rencontre, joyeuse et philosophique, avec Paulin Hountondji » : le Professeur Erwan Dianteill fait ses adieux au philosophe béninois

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Le Professeur d’anthropologie de la Faculté SHS Sorbonne de l’université Paris Cité Erwan Dianteill est attristé aussi par le départ vers la félicité céleste du professeur Paulin Hountondji. Le chercheur du Centre d’anthropologie culturelle CANTHEL, ayant rencontré Paulin Hountondji, huit (08) jours avant son départ, a décidé de lui rendre un vibrant hommage.

Ceci, par le biais d’un message qui retrace les relations d’amitié, de science et de fraternité qui a toujours caractérisé leur lien. Le média Web Le Potentiel vous propose ci-dessous l’intégralité de ce message de manière exclusive.

Une semaine avant son décès (vendredi 2 février 2024), j’ai eu la joie de revoir Paulin Hountondji à Porto-Novo, malheureusement pour la dernière fois. Nous étions réunis, Jean-Claude Dossa et moi-même, afin de préparer la traduction en gun de son ouvrage le plus fameux, à savoir sur la «Philosophie africaine», critique de l’ethnophilosophie (1977), Hountondji étant extrêmement soucieux de montrer la raison à l’œuvre dans toutes les langues, et surtout dans sa langue maternelle. Toujours plein d’ironie, il déclarait : « Ils n’ont rien compris ! ». « Comment ça ? », dis-je. « Mais, oui, on ne peut pas prononcer les guillemets ! Ils ont donc compris que je défendais la philosophie africaine, alors que je défends la contribution des Africains à la philosophie, ce qui est totalement différent!».

Paulin Hountondji et le professeur Erwan Dianteill le 24 janvier 2024

Ces propos de table (comme il y a eu des Tischreden de Luther) doivent être pris avec l’humour hountondjien que nous avons bien connu, mais ils manifestent néanmoins une vérité fondamentale de l’œuvre du maître, malheureusement souvent méconnue. Tout au long de sa longue carrière, le philosophe africain s’est toujours défini comme un Africain philosophe, c’est-à-dire comme celui qui contribue à la science universelle à partir de sa culture spécifique, sans pour autant inventer une «autre » philosophie qui ne vaudrait que pour sa communauté.

Si Hountondji critique l’«ethnophilosophie», ce n’est pas parce que les sagesses africaines (ou américaines ou asiatiques) n’ont pas de valeur, mais parce qu’elles représentent des valeurs collectives, qui sont certes l’objet de l’anthropologie culturelle, mais qui ne correspondent pas pour autant à l’effort personnel de rationalité, qui fait entrer celui qui s’y livre dans la sphère de la philosophie à proprement parler, qui ne peut que tendre à l’universalité. En d’autres termes, pour Hountondji, la philosophie peut tout à fait prendre pour objet des questions qui concernent particulièrement les Africains, sans pour autant être devenue une « ethnophilosophie ».

Cette idée que la raison est universelle et indépendante de la culture, Hountondji la tient de sa lecture d’Husserl, philosophe fondateur de la phénoménologie, sur l’œuvre duquel il écrivit sa thèse de 3ᵉ cycle : L’idée de science dans les Prolégomènes à la logique pure et la première Recherche logique de Husserl. Pour ce dernier, la philosophie est « une science rigoureuse » (1910) : Hountondji sera toujours fidèle à cette idée. J’ajoute, mais cette hypothèse n’engage que moi, que cette rigueur lui venait aussi probablement de son éducation protestante, méthodiste pour être précis. Il n’acceptait aucun compromis sur la liberté de conscience ni sur la liberté d’expression, condition de possibilité même de l’exercice de la raison philosophique.

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Hountondji n’était pas un homme d’accommodement ni de compromission, on l’aura compris. Cette rigueur intellectuelle avait donc son équivalent dans la sphère politique : Hountondji défendit toujours l’universalité des droits de l’homme, contre toute forme de relativisme, contre ceux qui excusent les dictatures pour des raisons « culturelles ».

Le jour de notre dernière rencontre, la conversation roula sur Les savoirs endogènes (1991), volume collectif préfacé par Hountondji. Je lui disais que l’ouvrage était passionnant, il me répondit à nouveau « ils n’ont rien compris ! », je trouvais qu’il abusait de son humour… Mais, à nouveau, il nous expliqua qu’il ne considérait nullement les savoirs endogènes comme des substituts aux sciences occidentales, dont il faudrait donc se passer, mais comme des contributions aux sciences et techniques à disposition du genre humain. Il n’y a aucun doute que Hountondji dénonçait le pillage économique et intellectuel de l’Afrique par les puissances européennes, mais en aucun cas, il ne questionnait la validité des résultats de la science, qu’elle soit faite par des Européens ou non.

Il défendait bien en revanche l’idée que les savoirs produits en Afrique pouvaient avoir une valeur pratique et théorique, ce que leur déniait ex-ante « les sciences coloniales ». Voici ce qu’écrivait Hountondji sur ce sujet : « La validation critique du traditionnel en vue de sa réappropriation active entraînera peut-être, dans le champ des connaissances constituées, des réaménagements dont nous ne pouvons prévoir, pour l’instant, ni l’étendue, ni la portée.

L’essentiel, cependant, est d’établir des ponts, de refaire l’unité du savoir, ou plus simplement, plus profondément, l’unité de l’homme » (Introduction). Il faut s’efforcer, écrit le philosophe, « de tester, d’apprécier et au total, d’écarter ou de valider, dans de diverses proportions, les connaissances « traditionnelles », les intégrant ainsi, de manière critique et avec tout le discernement nécessaire, au mouvement de la recherche vivante. » (ibid).

La valeur des savoirs endogènes, en d’autres termes, ne peut se mesurer que par la critique rationnelle de ses méthodes et de ses résultats, et non a priori, en inversant le stigmate inventé par le colonisateur.Longtemps contempteur de la fausse « ethnophilosophie », se méfiant tout autant de l’enthousiasme irrationnel pour la « tradition », Hountondji avait aussi en horreur le faux universalisme occidental, souvent évolutionniste, qui prétendait exclure les Africains de la raison et du savoir, comme si les Africains étaient tout entier gouvernés par la passion et l’émotion.

Laissons finalement le dernier mot à notre ami, dont le gai savoir se condense tout entier dans ces quelques lignes, en ouverture du célèbre colloque de Porto-Novo en 2002, (La rationalité, une ou plurielle ?) ; une leçon à méditer : « Penser la rationalité comme exigence universelle, inhérente à toutes les cultures par-delà leur diversité, en reconnaître les modèles concurrents ou complémentaires, en examiner de manière critique les formes aujourd’hui dominantes, remettre à sa place le faux universel qui se drape du manteau de l’universel, ouvrir des pistes pouvant permettre de construire une rationalité de plus en plus large, de plus en plus universelle, telle était, au départ, l’ambition de ce colloque. »

Pr. Erwan Dianteill, Professeur d’anthropologie, Université Paris Cité, Faculté SHS Sorbonne, Centre d’anthropologie culturelle CANTHEL

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