Réflexion :Le vote, la démocratie et la citoyenneté

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Depuis le 26 décembre 2025, le Bénin est entré en campagne électorale. Dans les états-majors des différents partis politiques, les stratégies peaufinées se déploient pour s’offrir le vote des électeurs. Le vote constitue l’un des piliers fondamentaux de la démocratie. Il est à la fois un droit politique et un devoir civique permettant aux citoyens de participer à la gestion des affaires publiques. Toute la machine politique est d’ailleurs mise en branle, par ces temps de campagne, pour aguicher le peuple électeur. Les opérations de charme politique ont le mérite de rassurer (ne serait-ce que sur le principe) que la conquête du suffrage du peuple souverain a encore un sens.
Mais les opérations de charme en période électorale ne doivent nullement détourner l’attention des enjeux. Elles ne doivent pas voiler les débats réels et pertinents qu’il sied d’ouvrir sur la qualité de la démocratie politique et substantive. Mais quel acteur est qualifié pour prendre part à ce débat ? Sous quel statut, doit-il le mener ? Avec quels moyens, peut-il revendiquer fièrement sa place dans ce débat ? À partir de quel moment, cet acteur peut-il s’assurer que l’expression de son suffrage est une semence productive pour le bien collectif et non une semence détournée par des promoteurs de discours démagogiques ? Ces différentes questions remettent au goût du jour, en cette période électorale, le débat sur le statut des associés que nous sommes dans la cité.

1. Habitant ou citoyen, quel choix utile pour la cité ?
L’idée ici n’est pas d’opposer l’habitant au citoyen. Mais il s’agit de mettre en perspective la valeur ajoutée découlant de chacun des concepts dans leurs champs d’expression. Au-delà, il est question d’opérer un dépassement des flottements terminologiques pour promouvoir la citoyenneté comme levier d’une démocratie à la fois électoraliste et substantive.
Habiter un territoire ne suffit pas à en faire une société démocratique. Être habitant implique une présence physique et des intérêts qui se croisent avec ceux des voisins. Être citoyen, en revanche, ouvre un champ moral et politique plus large : il s’agit d’un chemin par lequel un individu se reconnaît comme acteur clé prenant une part entière dans un projet commun, engagé dans la gestion publique, la défense des droits et la promotion du bien collectif. Entre les deux termes, il existe une tension féconde qui peut devenir le terreau d’une démocratie vivante si l’on souhaite faire de la citoyenneté un levier aussi bien électoral que substantif.

2. Habitants et citoyenneté : deux registres distincts, deux responsabilités complémentaires
Un habitant est une personne qui vit, travaille et participe, même indirectement, à la vie d’une collectivité. Cette situation confère des droits (accès à certains services, résidence, sécurité) et des obligations (respect des lois, paiement des impôts). Mais l’habitat ne garantit pas automatiquement l’implication politique : la participation peut demeurer passive, limitée au simple acte du vote tous les x ans (selon les limitations de mandats s électifs dans chaque pays).

La citoyenneté, elle, transforme le lien social en responsabilité individuelle pour générer une responsabilité collective. Être citoyen, c’est s’armer d’un ensemble de droits civiques, politiques et sociaux, tout en assumant des devoirs qui dépassent l’intérêt personnel : informé, engagé, critique et solidaire, etc. sont entre autres exemples du dépassement de soi et de ses intérêts personnels. Le citoyen s’interroge sur le sens des institutions, questionne les pouvoirs, participe par son pouvoir d’influence active à des délibérations publiques, et contribue à la conception de lois, de politiques publiques et de normes sociales. La citoyenneté n’est pas une identité statique ; c’est une pratique éthique et politique qui se renouvelle à chaque élection, à chaque discussion publique, à chaque action civique, locale ou nationale.

3. Citoyenneté comme support de la démocratie électorale et substantive : deux dimensions, une même finalité

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Par ces temps de campagnes électorales d’avant vote au Bénin, il est important de rappeler qu’une élection est un acte de célébration de la démocratie. Cette dernière recouvre deux dimensions au moins : la démocratie électoraliste et la démocratie substantive. La dimension électoraliste s’appréhende à travers le vote, les élections, la transparence des processus électoraux, la représentativité des institutions, la légitimité des gouvernants (voir s’ils sont oints du suffrage populaire avec un dispositif électoral crédible, transparent, équitable, etc.). Cette dimension électoraliste assure que le pouvoir demeure légitimement exercé par des gouvernants mandatés par les citoyens. Elle nécessite des mécanismes de contrôle, d’information et de participation qui permettent à chacun de dire son mot au moment crucial des choix publics. La dimension substantive ouvre les portes sur les conditions de vie des populations, les chances réelles d’épanouissement pour tous, l’égalité des chances, la protection des droits fondamentaux, l’État de droit, la justice sociale, la démocratie délibérative. Cette dimension vise à faire en sorte que le pouvoir ne se réduise pas à une répartition de postes, mais contribue réellement à l’amélioration des conditions de vie et à l’élargissement des libertés. Promouvoir une citoyenneté active, c’est chercher à faire converger ces deux dimensions : Voter avec discernement et en connaissance de cause, mais aussi s’impliquer dans des actions qui façonnent les politiques publiques et les normes sociales au-delà des échéances électorales. Une véritable démocratie est celle qui allie la légitimité du vote et la substance des politiques publiques qui renforcent les capacités et les dignités des individus.

4. La culture politique comme fondation de la citoyenneté et bouclier contre l’arnaque électorale

Dans nos États, les populations sont bien souvent abusées non seulement au cours de l’exercice d’un mandat mais aussi et surtout pendant les périodes de campagnes électorales. Ces abus prospèrent sur la base d’un faisceau d’éléments : les disparités sociales, les pannes dans le développement équilibré des territoires, les distorsions en matière d’accès à l’éducation, les barrières langagières et plus récemment les fractures numériques, etc. Loin des approches fatalistes, il existe une bonne nouvelle à répandre. Les abus sus-évoqués peuvent être traités avec un remède efficace : la citoyenneté. Mais pour que la citoyenneté devienne un levier effectif, il faut nourrir une culture politique qui soit partagée, accessible et pratique. Là-dessus, il faut mettre en acte des idées selon plusieurs axes. Là-dessus, je mettrai volontiers, sans être exhaustif, l’accent sur des points clés :
L’information et la formation d’un esprit critique : Ici, il est question de favoriser l’accès à une information vérifiée, pluraliste et compréhensible pour les populations ; d’enseigner l’évaluation des preuves, la comparaison des programmes et la déconstruction des récits trompeurs. Dans les périodes électorales, la combinaison de ces deux (02) axes devient un impératif et une arme citoyenne qui, lorsqu’elle est utilisée, oblige les partis politiques et les candidats à se soumettre à l’exigence de propositions concrètes capables d’impulser le développement. Une population bien informée peut ne pas être d’accord sur tout, mais elle peut raisonner collectivement et exiger des comptes et des programmes clairs susceptibles de répondre à ses besoins prioritaires de l’heure.
La participation et la voix délibérante : Il s’agit ici de créer des espaces où l’on peut débattre calmement, sans stigmatisation, y compris dans les quartiers, les écoles, les associations et les plateformes numériques. Egaux devant la loi, les citoyens se doivent de s’obliger à dialoguer dans le respect du droit à la différence et de l’altérité dépouillée de toute charge négative. Aussi, est-il question d’encourager les discussions sur des sujets concrets, notamment ceux touchant à l’éducation, la santé, l’environnement, la sécurité, la mobilité, etc. Influer sur l’action publique par la force de la formation d’une opinion dominante installe le citoyen dans un cercle de délibération indirecte qui forge le sens du bien commun. De même, gouvernants et gouvernés se découvrent une capacité à compromis au-delà des urnes.
Autonomie civique et services publics : La démocratie vaut ce que valent les hommes et femmes qui doivent l’animer. Si ces derniers s’approprient les principes et se soumettent aux exigences d’une citoyenneté responsable, la démocratie électoraliste et la démocratie substantive s’en porteraient mieux. Chaque citoyen qui se trouve embarquer dans une opération de charme politique devra être attentif aux offres des partis politiques. Otage d’une réflexion permanente, le citoyen se doit de nourrir des questions suivantes : le discours politique ou électoral est-il objectif ? Ces discours sont-ils meublés de propositions ?  Quelles sont ces propositions et quelles valeurs ajoutées elles apportent au pays ? Le citoyen sera-t-il réhabilité dans la plénitude de ses pouvoirs à travers sa participation à la délibération (influence) autour de projets locaux et nationaux (budget participatif, conseils de quartier, audits citoyens) ? Les offres étalées par les candidats et les partis politiques permettent-elles de donner aux citoyens des moyens de co-construire les politiques publiques et d’observer leur mise en œuvre afin de renforce la responsabilité partagée ? Ces questions doivent guider la réflexion par ces temps de choix dans un marché électoral gorgé d’offres de toutes natures. Car, in fine, l’affaiblissement de la citoyenneté expose le choix des gouvernants à des biais préjudiciables à la qualité de la gouvernance.
Responsabilité et éthique publique : Une nation ne se construit pas en dehors des valeurs et des principes partagés. La citoyenneté responsable repose en effet sur des valeurs telles que l’honnêteté, la transparence, le respect des droits d’autrui et la solidarité. Une culture politique fondée sur ces vertus réduit les tentations de la corruption, renforce la confiance dans les institutions, élève le niveau de crédibilité du système électoral et crée un environnement favorable à la bonne gouvernance.
Inclusion et égalité des chances : Il s’agit de veiller à ce que toutes et tous puissent participer au choix des gouvernants et à la gouvernance publique, indépendamment du genre, de l’origine, du statut socio-économique ou du niveau d’instruction. L’effectivité de la citoyenneté passe par l’extension des droits et des possibilités d’action pour les publics traditionnellement marginalisés. À l’heure du choix, ces éléments doivent être recherchés dans les offres politiques.
Éducation civique permanente :  Il s’agit d’intégrer l’éducation civique et politique tout au long de la vie, dès le plus jeune âge et jusqu’à l’âge adulte, afin que chaque génération puisse renouveler les pratiques démocratiques et s’approprier les enjeux publics. Quid de nos systèmes éducatifs ? Que veulent faire les partis politiques ou les candidats en lice du système éducatif ? Faire reculer les frontières de l’ignorance, c’est forger un esprit citoyen. Et cela devrait se faire depuis les lieux de formation, notamment l’école.

5. Des effets concrets

La citoyenneté est un levier puissant de gouvernance et de développement. Elle est un remède contre les travers qui ruinent les efforts destinés à assurer le progrès dans tous les domaines. La citoyenneté assure l’amélioration de la qualité des décisions publiques : des citoyens mieux informés et plus participatifs incitent les élus à rendre des comptes, à justifier leurs choix et à concevoir des politiques plus efficaces et équitables. La citoyenneté permet de lutter contre la passivité et l’absentéisme civique : une culture politique active réduit l’apathie électorale et resserre les liens entre gouvernants et gouvernés, ce qui accroît la légitimité démocratique. La citoyenneté favorise le renforcement de la justice et de l’inclusion : Lorsqu’une population s’implique dans le contrôle et la co-construction des politiques, les mesures répondent mieux aux besoins réels et les droits.
A l’heure du choix, la conscience citoyenne devrait donc être le support par excellence du vote.

Joël TCHOGBE,
Sociologue,
Certifié Civic and political leadership
Chercheur au Groupe de Recherche – Paysage et Développement Durable (GR-PDD)

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