Le compte à rebours ! Les campagnes électorales d’avant le double vote du dimanche 11 janvier 2026 vivent leurs dernières heures. Officiellement, elles prendront fin le vendredi 9 janvier 2026 à 00h. Mais officieusement, l’histoire électorale béninoise nous oblige à faire recours à notre lucidité pour ne pas être dupe. Dupe, pour croire que la loi qui enferme les campagnes électorales dans un temps T sera respectée par l’ensemble des acteurs sur la scène politique. En dépit des réformes intervenues ces dernières années pour promouvoir les bonnes mœurs sur l’échiquier politique, les enjeux qui guident les actes des acteurs ne militent pas forcément en faveur d’une mise sous boisseau des pratiques du » porte-à-porte ». Et les béninois ayant du vécu électoral depuis au moins 1990 connaissent bien la saveur et le goût de ce fameux plat du »porte-à-porte » servi très souvent aux populations par des noctambules en quête de suffrage à la veille des opérations de vote. Parce qu’il est important de s’inscrire résolument dans un exercice de pédagogie en cohérence avec les réformes (ne serait-ce que pour les bonnes intentions qui les ont générées), je m’astreins à revenir sur la portée du vote en démocratie et l’impératif devoir qui incombe à chacun citoyen de briser les chaînes de la corruption électorale.
1. La corruption et la corruption électorale
1.1. La corruption
Ce projet se veut être succinct. Il ne s’agit pas de s’étaler sur une revue des convergences et divergences nées des approches de définition et de cartographie des formes de corruption. D’autres espaces, me semble-t-il, sont plus appropriés à cet type d’entreprise de production scientifique. Nous nous contenterons ici de nous entendre sur l’essentiel au-delà des tensions réelles existantes.
Phénomène complexe, la corruption alimente des définitions plurielles selon les contextes, les traditions, l’histoire, les civilisations, etc. Perçue comme un système d’échanges, la corruption s’appréhende au travers d’une caractéristique commune : l’abus de pouvoir. Cet abus qui peut s’exprimer sous plusieurs volets est omniprésent dans toutes les formes de corruption avec ses effets divers. Instrument structurant des relations humaines et des rapports de forces, la corruption est un élément dominant au service des réseaux ou groupes d’intérêts du secteur privé et public. Les études sociologiques sur les enjeux et les effets, positifs comme négatifs, de la corruption, définissent la corruption comme un « échange inégal entre des protagonistes publics ou privés » (voire Dreyfus F., 2022). Ici aussi, la constance de l’abus se révèle comme l’ADN même de la corruption avec le détournement d’un pouvoir confié à des fins privées, l’échange inégal des biens ou services contre un traitement préférentiel, la perversion des règles institutionnelles et sociales au profit d’individus ou de groupes, ruinant de facto, la confiance et la légitimité des institutions, la qualité de la démocratie et les efforts d’un développement intégral. Pots-de-vin, fraudes, extorsions, népotisme, etc. sont entre autres manifestations de la corruption agissant comme » un mode d’administration » parallèle qui crée et génère des avantages illicites.
La corruption se manifeste notamment, lorsque par une action ou par une omission, un titulaire de charge publique, par exemple un élu ou un fonctionnaire, manque à ses devoirs et responsabilités en échange d’un avantage, d’une récompense ou de tout autre bénéfice offert par un citoyen. Tant le titulaire de la charge publique qui agit contre ses devoirs, que le citoyen qui tente de l’influencer peut être accusé de corruption. Le seul fait d’offrir ou de solliciter un bénéfice peut également constituer de la corruption. Au-delà de la complexité du phénomène de la corruption, il est possible d’en saisir ses caractéristiques :
Les caractéristiques sociologiques clés de la corruption et des éléments de lecture
Abus de pouvoir : Une personne en position d’autorité (publique ou privée) utilise ses fonctions pour obtenir des avantages personnels
Échange transactionnel : Elle repose sur un échange (argent, faveurs) entre un corrupteur (donneur) et un corrompu (receveur), impliquant souvent une sollicitation ou une extorsion. La corruption traditionnelle reste marquée par exemple par la loi de la réciprocité : la sollicitation et l’acceptation
Altération des normes : Elle pervertit l’ordre établi et les règles éthiques, remplaçant la légalité ou l’équité par des arrangements personnalisés.
Impact social : Elle érode la confiance dans l’État, affaiblit la démocratie, crée des inégalités, et perturbe l’économie et l’allocation des ressources.
Double nature : Elle peut être vue à la fois comme un enrichissement répréhensible et, dans certaines analyses, comme un mécanisme compensateur de déséquilibres sociaux (petite corruption vs grande corruption
Que dit le droit positif béninois de la corruption ?
La corruption est un phénomène complexe qui regroupe un éventail de comportements. Elle fait partie d’une série d’actes répréhensibles désignés par le droit positif béninois concernant la lutte contre la corruption. La corruption est donc un acte répréhensible. A partir de cette perspective légale, commettre un acte répréhensible, c’est contrevenir à une loi ou à un règlement en se livrant à la corruption, l’abus de confiance, la malversation, la collusion, la fraude ou au trafic d’influence dans le secteur public ou privé. Cela peut impliquer également l’usage abusif de fonds ou de biens publics ou un cas grave de mauvaise gestion en matière contractuelle dans le secteur public. Le droit béninois intègre deux formes de corruption au moins. Il s’agit de la corruption active et de la corruption passive : ‘’Le fait de solliciter ou d’agréer des offres ou promesses ou recevoir des dons ou présents ou autres avantages indus pour soi-même ou pour une autre personne ou entité, pour accomplir ou s’abstenir d’accomplir un acte de ses fonctions ou de son devoir, juste ou non, mais non sujet à rémunération’’ (corruption passive -Art 335 Code pénal). ‘’Le fait d’offrir ou d’accorder à un agent public ou privé, directement ou indirectement, des promesses, des dons ou présents, ou autres avantages indus pour lui-même ou pour une autre personne ou entité, afin qu’il accomplisse ou s’abstienne d’accomplir un acte de ses fonctions ou de son emploi, juste ou non, mais non sujet à rémunération’’ (corruption active- Art 336 Code Pénal).
Par ailleurs, les faits connexes (ou assimilés) à la corruption sont établis : le détournement, le trafic d’influence, le conflit d’intérêt, l’enrichissement illicite, le délit d’initié, l’abus de fonction ou l’abus d’autorité contre la chose publique, la prise illégale d’intérêts, le blanchiment de capitaux, le faux monnayage, la fraude dans les examens et concours publics, l’escroquerie ou la cavalerie, la violation des règles liées aux marchés publics, le recel ; l’entrave au bon fonctionnement de la justice, etc. Pour traiter de ces actes répréhensibles, les acteurs de la chaîne pénale sont désormais épaulés par un acteur institutionnel avec des missions claires au Bénin. Il s’agit du Haut-Commissariat à la Prévention de la Corruption (HCPC).
« Créé par la Loi 2020-09 du 23 avril 2020, le Haut-Commissariat à la Prévention de la Corruption (HCPC) est une institution nationale indépendante, investie d’une mission capitale : prévenir la corruption sous toutes ses formes, promouvoir l’intégrité dans la gestion des affaires publiques et accompagner la transformation éthique de la société béninoise. Il s’inscrit dans la vision d’un État moderne, responsable et respectueux des principes démocratiques, où la transparence, la reddition de comptes et la justice ne sont pas des slogans, mais des engagements réels ».
2.2. La corruption électorale
La corruption électorale est le délit d’atteinte à la liberté du vote par des dons, des promesses ou d’autres avantages dans le but d’influencer les électeurs ou les candidats. Elle implique des transactions illégales, comme l’achat de voix, la corruption d’un autre candidat pour qu’il se retire, ou l’obtention de contributions de campagne contre des promesses d’avantages illégaux. Bien qu’elle soit voisine à la corruption électorale, la fraude électorale est une violation des règles d’un système d’élections, de façon à garantir ou favoriser (augmenter la probabilité) un résultat voulu.
Principales formes de corruption électorale et des éléments de lecture
Achat de voix : Offrir de l’argent, des biens (nourriture, cadeaux) ou des services aux électeurs pour qu’ils votent d’une certaine manière.
Trafic d’influence : Utiliser sa position pour obtenir des avantages illégaux (contrats publics, faveurs) en échange de soutien politique.
Corruption de candidats : Payer un rival pour qu’il se retire d’une élection.

Détournement de fonds publics : Utiliser des ressources de l’État pour financer illégalement une campagne.
Intimidations et menaces : Priver illégalement des électeurs de leur droit de vote ou les menacer pour influencer leur choix
La corruption électorale induit plusieurs conséquences. Elle dévalorise la confiance dans les institutions, fausse les résultats, démotive les citoyens et nuit à la mise en œuvre de politiques équitables. Face à ces nuisances, le droit positif béninois n’est pas resté muet. Tout comme tous les crimes et délits relatifs à l’exercice des droits civiques, la corruption électorale est passible de sanctions pénales : » Celui qui, au cours d’une élection, ou à l’occasion d’une élection, a acheté ou tenté d’acheter, de même que celui qui a vendu ou tenté de vendre un suffrage à un prix quelconque sont privés de leur droit de vote, d’élection et d’éligibilité pendant deux (02) ans au moins et cinq (05) ans au plus. Son également condamnés chacun à une amende double de la valeur de la valeur des choses reçues ou promises, le vendeur et l’acheteur du suffrage ». ( Art. 246 du code pénal). ;
Or, en dépit de ce cadre légal à vocation dissuasive et répressive, les dernières heures post campagnes électorales officielles ne sont souvent pas de tout repos. Poser l’hypothèse que nos villes et campagnes deviendront bientôt des terrains d’expression des pratiques du « porte-à-porte », ne serait pas illusoire. Forme matérielle de la corruption électorale, le « porte-à-porte » est l’expression populaire utilisée au Bénin pour désigner la marchandisation du suffrage. Des gadgets de toutes natures, des denrées alimentaires (sacs de riz, bidons d’huile, sacs de sel, de maïs, haricots, etc.), des sommes d’argents… sont souvent offerts aux populations en échange de leur vote.
La réforme du système partisan vise en effet à réduire l’influence du pouvoir d’argent dans le jeu politique et électoral. De même, il s’agit d’assoir une culture des bonnes mœurs, des valeurs éthiques et morales dans le champ politique. A cet effet, le HCPC a initié une Campagne nationale de sensibilisation contre la corruption et les fraudes électorales. Cette campagne qui a couvert la période du 10 novembre au 13 décembre 2025, vise de manière générale, sensibiliser les groupes-cibles visés sur les méfaits de la corruption et des fraudes électorales avec un engagement concret à véhiculer les valeurs d’intégrité, de probité et de paix au sein de leurs organisations et communautés.” De façon spécifique, cette campagne nationale du HCPC vise à sensibiliser divers groupes-cibles sur les méfaits de la corruption en général sur le développement socio-économique du Bénin ; amener les groupes-cibles retenus à appréhender la nécessité d’exercer leurs droits civiques en toute intégrité ; amener les groupes-cibles retenus à devenir des vecteurs de la paix durant tout le processus des élections générales de 2026 et au-delà. Dans le cadre de cette campagne nationale de sensibilisation contre la corruption et les fraudes électorales, plusieurs groupes-cibles ont été ainsi sensibilisés. Il s’agit des élus communaux et locaux ; des écoliers et écolières des Ecoles Primaires Publiques ; des élèves des Collèges ; des étudiants des universités ; des acteurs locaux, notamment les Organisations de la Société Civile, les responsables religieux, les associations de femmes et de jeunes, les artisans, leaders d’opinion, etc.
Si ces actions à fort impact sont louables, il reste à s’interroger sur la capacité de changement de comportement des acteurs sur scène. Des pratiques ritualisées au fil des années, élections après élections, peuvent-elles se fondre d’un coup, sous l’ère des professions de foi relativement aux nobles intentions des réformes opérées ces dernières années au Bénin ? La lutte contre la corruption et la corruption électorale doivent s’inscrire dans un processus permanent. C’est d’ailleurs la philosophie qui gouverne les actions du Haut-Commissariat à la Prévention de la Corruption (HCPC). En ces dernières heures de campagnes électorales, la veille doit être de mise. Les Organisations de la Société Civile et les acteurs institutionnels au niveau de l’Etat se doivent de redoubler de vigilance dans le monitoring des comportements des acteurs politiques. Faire barrage au phénomène du porte-à-porte, est aussi et surtout un serment personnel qui engage chaque citoyen soucieux de préserver l’intégrité du suffrage et du système électoral. Pour ce faire, les populations doivent faire du civisme électoral un allié de tous les jours.
2. Le civisme électoral, l’armure protectrice de l’intégrité du vote
2.1. Le sens du vote en démocratie
Le vote constitue l’un des piliers fondamentaux de la démocratie. Il est à la fois un droit politique et un devoir civique permettant aux citoyens de participer à la gestion des affaires publiques. Pour Jean-Jacques Rousseau (1762), la souveraineté appartient au peuple. Le vote apparaît ainsi comme l’expression essentielle de la volonté populaire et le principal instrument par lequel les citoyens choisissent leurs dirigeants et orientent l’action publique.
Cependant, le sens du vote se trouve profondément menacé lorsque les processus électoraux sont entachés par la corruption électorale, notamment l’achat de votes, la fraude ou la manipulation des électeurs. Ces pratiques portent atteinte à l’égalité entre citoyens et vident le vote de sa valeur morale et politique. Selon certains organismes (Transparency International, p.ex.), la corruption électorale affaiblit la confiance dans les institutions, favorise l’arrivée au pouvoir de dirigeants irresponsables et compromet la bonne gouvernance. Robert Dahl (1998) rappelle que la démocratie ne peut fonctionner que si les citoyens disposent d’un réel pouvoir de contrôle sur leurs gouvernants. Lorsque le vote est corrompu, ce mécanisme de contrôle disparaît, ouvrant la voie à l’impunité et à la mauvaise gestion des ressources publiques.
Le vote s’inscrit également dans une conception plus large de la citoyenneté, qui ne se limite pas à la participation électorale, mais implique des vertus civiques telles que l’honnêteté, le sens du bien commun, la responsabilité et le respect des lois. Alexis de Tocqueville (1835) soulignait déjà que la démocratie repose sur les mœurs et les valeurs des citoyens autant que sur les institutions. Une citoyenneté responsable suppose donc des électeurs informés, libres dans leurs choix et capables de résister aux tentations de la corruption.
La promotion de la bonne gouvernance dépend largement de cette culture citoyenne vertueuse. La bonne gouvernance repose sur la transparence, la responsabilité, la participation et l’État de droit. Lorsque les citoyens exercent leur droit de vote de manière consciente et éthique, ils contribuent à l’émergence de dirigeants légitimes, redevables devant le peuple et soucieux de l’intérêt général. À l’inverse, la corruption électorale favorise la captation du pouvoir par des élites prédatrices, ce qui entrave le développement et accentue les inégalités sociales.
Enfin, de nombreux auteurs établissent un lien étroit entre démocratie, citoyenneté responsable et développement durable. Amartya Sen (1999) affirme que le développement doit être compris comme un processus d’élargissement des libertés réelles dont jouissent les individus. Un vote libre et responsable permet aux citoyens d’exprimer leurs priorités en matière d’éducation, de santé, d’environnement et de justice sociale, éléments essentiels du développement durable. Ainsi, une démocratie fondée sur des élections intègres et sur des citoyens vertueux constitue un véritable levier de progrès économique, social et humain.
En conclusion, le vote est bien plus qu’un simple acte électoral : il est un engagement moral et civique. Lutter contre la corruption électorale et promouvoir une culture des vertus de la citoyenneté responsable sont des conditions indispensables pour renforcer la démocratie, assurer la bonne gouvernance et garantir un développement durable au service des générations présentes et futures.
2.2. Civisme électoral, l’abreuvoir des valeurs citoyennes
Le civisme électoral, c’est l’ensemble des comportements, connaissances et valeurs responsables d’un citoyen face au processus électoral : comprendre le vote, s’informer sur les enjeux, participer activement (voter), respecter les règles (secret du vote, acceptation des résultats), ne pas frauder, et agir pour une démocratie saine, souvent grâce à l’éducation civique qui renforce la participation et l’intégrité. Un citoyen fait preuve de civisme électoral lorsqu’il agit de manière responsable, pacifique, éclairée et légale avant, pendant et après un scrutin. Le civisme électoral doit s’inscrire dans un vaste programme de l’éducation civique et électorale visant à approfondir la connaissance des valeurs, institutions et processus démocratiques et à approfondir les attitudes et compétences démocratiques des étudiants/citoyens. Le civisme électoral revêt un caractère précieux dans les jeunes démocraties comme celle du Bénin. D’abord, il assure la protection de la démocratie : des électeurs éduqués et engagés protègent l’intégrité du processus électoral contre les abus et les manipulations, comme l’achat de votes. Ensuite, il assure la cohésion nationale : des élections équitables et sincères renforcent la cohésion, surtout dans les sociétés multiethniques, en favorisant le dialogue et le partage du pouvoir. Enfin, le civisme électoral garantit une gouvernance efficace : des citoyens informés aident à demander des comptes aux élus, améliorant ainsi la qualité de la gouvernance. Le développement national est tributaire de l’intégrité du vote. Face à de tels enjeux, les citoyens doivent s’abreuver suffisamment des vertus du civisme électoral. Rompre les chaînes de la corruption électorale (ici le phénomène singulier du porte-à-porte), c’est s’assumer comme un citoyen intègre soucieux de préserver l’intégrité des suffrages.
Je reprendrai ici pour conclure le thème de la campagne de sensibilisation conduite par le HCPC : « Vendre son vote, c’est vendre son avenir !
Joël TCHOGBE,
Sociologue,
Certifié Civic and political leadership
Chercheur au Groupe de Recherche – Paysage et Développement Durable (GR-PDD)