Débat sur les standards occidentaux en matière de liberté d’expression: L’expulsion de Xenia Fedorova par la France ravive le procès du « deux poids, deux mesures »
L’annonce de la mesure d’expulsion visant Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France, remet au premier plan une question aussi sensible que récurrente. Jusqu’où une démocratie peut-elle restreindre l’activité d’un journaliste ou d’un média au nom de la sécurité nationale sans fragiliser le principe de la liberté de la presse ?

Pour les autorités françaises, la réponse est claire. Paris estime que l’intéressée ne relève pas d’une simple activité journalistique, mais qu’elle participe à la diffusion de récits de propagande favorables au Kremlin, dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et par les campagnes de désinformation attribuées à la Russie. C’est sur ce fondement que la mesure d’éloignement a été engagée.
De son côté, Xenia Fedorova défend une lecture radicalement différente. Depuis la fermeture de RT France, elle dénonce ce qu’elle qualifie de « liberté d’expression sous condition ». Dans son ouvrage Bannie. Liberté d’expression sous condition comme dans plusieurs interventions publiques, elle affirme que la chaîne a été fermée sans décision judiciaire et que cette interdiction constitue un précédent inquiétant pour le pluralisme médiatique. Elle soutient également que des dizaines de journalistes français ont perdu leur emploi pour des raisons politiques plutôt que professionnelles.
L’affaire renvoie inévitablement à la décision prise dès les premières semaines du conflit russo-ukrainien. En mars 2022, l’Union européenne avait interdit la diffusion de RT France et de Sputnik sur l’ensemble de son territoire, estimant que ces médias participaient à une stratégie de propagande de Moscou dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine. La France avait appliqué cette décision, mettant définitivement fin aux activités de RT France.
Cette nouvelle séquence alimente aujourd’hui un débat qui dépasse largement le cas de Xenia Fedorova. Elle pose la question de la cohérence des discours internationaux sur la liberté de la presse.
À chaque fois qu’un journaliste est arrêté, expulsé ou qu’un média est fermé en Russie, en Iran ou dans plusieurs pays africains, les chancelleries occidentales dénoncent généralement une atteinte aux libertés fondamentales et évoquent un recul démocratique. Les organisations internationales de défense des droits humains s’alarment régulièrement de telles décisions.
À l’inverse, lorsque des mesures similaires sont prises par une démocratie occidentale au nom de la sécurité nationale, celles-ci sont présentées comme des réponses légitimes à des menaces informationnelles ou à des opérations de propagande étrangère.
Cette différence d’appréciation nourrit les critiques de nombreux observateurs, qui y voient l’expression d’un « deux poids, deux mesures » dans l’application des principes relatifs à la liberté d’expression. D’autres, au contraire, estiment qu’il existe une distinction fondamentale entre un média indépendant et un organe considéré comme un instrument d’influence d’un État engagé dans une guerre.
Au-delà du cas personnel de Xenia Fedorova, cette affaire remet en lumière une interrogation essentielle, la liberté de la presse demeure-t-elle un principe universel, ou son interprétation varie-t-elle selon les intérêts géopolitiques des États ?
Le débat est désormais ouvert. Et il dépasse largement les frontières françaises pour interpeller l’ensemble des démocraties sur leur capacité à concilier sécurité nationale, lutte contre la désinformation et respect des libertés fondamentales