Le sociologue Joël Tchogbe à propos du Zangbétô : «Un culte porté par un système de gouvernance à rude épreuve»

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«Au XVIIIe siècle, lorsque le Zangbétô fit son apparition sur les terres de nos ancêtres, sa vocation première était d’assurer une mission exclusivement sécuritaire […] il s’agit, pour nous, de penser le Zangbétô, pas comme un culte, mais plutôt comme une organisation hiérarchisée avec une superstructure et des infrastructures fonctionnelles portées par des autorités et des chefs dotés de divers pouvoirs et investis des missions plurielles. Le Zangbétô-esprit, celui du culte, a conservé très probablement son attrait en dépit des intempéries imposées par la dynamique sociale. Mais, pourrait-on en dire autant des acteurs de la gouvernance des sociétés Zangbétô ?…»

«Le Zangbétô : un culte porté par un système de gouvernance à rude épreuve»

« Au XVIIIe siècle, lorsque le Zangbétô fit son apparition sur les terres de nos ancêtres, sa vocation première était d’assurer une mission exclusivement sécuritaire […] ». Avant de faire le moindre pas en avant, il me semble important de délimiter les frontières de cette réflexion. Ce dont il s’agit ici, n’a rien à avoir avec le culte Zangbétô qui relève du domaine du transcendant, et par conséquent, est non saisissable par les facultés humaines assez limitées. Volontiers, il faudra concéder aux sachants initiés, les privilèges exclusifs d’en parler. Le cultuel ne s’appréhende pas dans les couloirs profanes, il est saisi par le vécu et dans le silence du sacré. Pour les chercheurs académiciens non initiés, il existe d’ailleurs une ligne rouge d’accès aux savoirs. C’est là aussi tout le mystère qui appauvrit, à raison, la production scientifique.

La science telle qu’elle est connue n’est non plus fondée à nourrir la prétention de saisir l’étendue du cultuel sans courir le risque de s’y noyer et de perdre en capital crédit. Cette mise au point étant faite, il s’agit, pour nous, de penser le Zangbétô, pas comme un culte, mais plutôt comme une organisation hiérarchisée avec une superstructure et des infrastructures fonctionnelles portées par des autorités et des chefs dotés de divers pouvoirs et investis des missions plurielles.

Ces acteurs majeurs de la gouvernance des  » sociétés Zangbétô  » ont à charge l’organisation de ces sociétés peuplées par d’autres adeptes en initiation ou ayant parachevé celle-ci. Au XVIIIe siècle, lorsque le Zangbétô fit son apparition sur les terres de nos ancêtres, sa vocation première était d’assurer une mission exclusivement sécuritaire. Cordon de sécurité autour des rois et autres souverains, le Zangbétô est aussi commis pour traquer des criminels, dissuader la survenue des actes susceptibles de compromettre la cohésion communautaire, de rétablir la justice face aux crimes attribués à la sorcellerie, une mission hautement spirituelle, etc.

La taille assez moyenne de la démographie et la superficie maîtrisable des territoires des royaumes à l’époque ont permis au Zangbétô d’assoir son influence. Mais depuis, les royaumes ont cédé place aux Républiques avec de nouvelles institutions. L’État laïc qui n’a de révérence à faire à aucun dogme est à égale distance avec tout ce qui relève du sacré, du cultuel et des religions. Les corps habillés (l’armée dans ses différentes composantes) ont pris le relai de la mission sécuritaire et le pouvoir judiciaire veille à appliquer les lois. Cette dynamique a enrayé et effrité substantiellement les points d’ancrage de l’influence du Zangbétô reconnu hier comme un puissant outil de la gouvernance sécuritaire et de l’équilibre.

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Le Zangbétô-esprit, celui du culte, a conservé très probablement son attrait en dépit des intempéries imposées par la dynamique sociale. Mais, pourrait-on en dire autant des acteurs de la gouvernance des sociétés Zangbétô ?

Dans l’émission On se parle Cash sur A+ BÉNIN les hauts dignitaires du culte Zangbétô confessent l’existence des cas de déviance dans le rang de certains initiés qui profitent du Zangbétô-esprit pour commettre des impairs. Mais le châtiment infligé aux déviants reconnus comme tels à l’intérieur des couvents loin des yeux profanes sont «pires que la mort », disent-ils.Courses-poursuites, bastonnades, frayeur, présence dissuasive de toute forme de mobilité nocturne dans les centres-villes où l’urbanisation a sauté les verrous de l’interruption de la vie même la nuit, etc.

Chez les plus jeunes générations qui sont de plus en plus dé-souchées des réalités endogènes, notamment celles qui vivent dans les grandes villes du pays, les sociétés Zangbétô y compris même le culte Zangbétô subissent régulièrement les critiques. Ce tableau de reconnaissance de cas déviants et de critiques parfois justifiées convie les autorités de la gouvernance des sociétés Zangbétô à repenser le modèle de fonctionnement.

Il s’agit d’une injonction pour préserver le Zangbétô-esprit des critiques faciles et le maintenir dans ses fonctions originelles de gardien de la cité. En faisant le choix de se replier dans les couvents, elles (les autorités gestionnaires du Zangbétô) pourront renforcer les mécanismes de régulation et de sanction pour éviter les déviances au sein des initiés. Par ailleurs, il apparaît urgent d’engager une rééducation des plus jeunes aux codes de communication (les mots de passe à exploiter pour décliner son identité et solliciter la clémence du Zangbétô pour se frayer un chemin en toute tranquillité, les habitudes et attitudes à avoir face au Zangbétô en terrain d’opération nocturne pour ne pas être confondu à un malfaiteur, etc.).

Le Zangbétô est une composante de la société béninoise qui ne risque pas de disparaitre. Le culte et les pratiques qui l’entourent peuvent changer de mode d’expression dans le temps. Mais il est peu probable d’effacer les traces du Zangbétô du patrimoine matériel et immatériel du Bénin. Le costume en paille orné par divers accessoires chargés de sens ; les acrobaties ; les démonstrations de pas arrimées à des chansons spécifiques et une variété de rythmes… procèdent d’une constitution des arts Zangbétô exportables.

Le Zangbétô est au cœur de divers ballets et autres festivals ici et ailleurs. Le costume en paille vide aux yeux du monde, mais habité par le Zangbétô-esprit nourrit la curiosité des touristes. Les pouvoirs publics misent d’ailleurs sur les arts Vodun à travers les Vodun Days célébrés les 9 et 10 janvier 2024 à Ouidah. Le Zangbétô a été présenté au monde entier depuis la scène des manifestations officielles des Vodun Days. La prescription serait d’intégrer cette réalité, sans compromission de sa foi (celle-ci reste une affaire personnelle, les dignitaires répètent d’ailleurs que le Zangbétô n’est pas une religion), afin d’éviter des situations désagréables, par exemple les bastonnades.

Joël TCHOGBE, Sociologue, Assistant de Recherche Associé au Civic Academy for Africa’s Future (Ciaaf)

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