Le dossier qu’il convient désormais d’appeler « CAR-Agnito », pendant devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), s’enrichit de nouveaux éléments qui aggravent les soupçons pesant sur la gestion de cette coopérative du département du Mono. Selon des informations recueillies par le département enquête et investigation (Dei) du Groupe de presse Le Potentiel, à mesure que l’enquête évolue, des chiffres effarants apparaissent et témoignent de l’ampleur des irrégularités dénoncées par l’ex-coordonnateur de la Coopérative d’Aménagement Rural d’Agnito (CAR-Agnito), K. Lazarre, écarté de ses fonctions après avoir réclamé des comptes. Selon les éléments consultés par le Dei, celui-ci avait pris ses fonctions en avril 2021, avant d’être marginalisé par les nouveaux membres du Conseil d’administration (CA) et du Conseil de surveillance (CS) installés en mars 2023. Ces derniers auraient, à son insu, ouvert deux comptes bancaires parallèles, l’un à la CLCAM de Lokossa, l’autre à l’UNACREP d’Athiémé. Ils auraient aussi réactivé un ancien compte demeuré inactif depuis 2014. Ce n’est qu’au bilan annuel de janvier 2025 que le manquant aurait été révélé au coordonnateur, peu avant sa révocation.
Des écarts de plusieurs dizaines de millions
Selon l’enquête, les comptes concernés affichaient un solde cumulé de 12,4 millions de francs CFA au 1ᵉʳ janvier 2024. Les recettes de l’exercice se seraient élevées à plus de 70,4 millions de francs CFA, mais le solde ne s’établissait plus qu’à 781.130 francs CFA au 31 décembre. Il s’agit d’un écart de près de 69,7 millions de francs CFA que nos informateurs attribuent à des retraits opérés par des membres du CA. Le compte officiel de la coopérative serait, lui, resté délibérément sans mouvement. Un audit commandé par le CA lui-même a confirmé ces mouvements tout en relevant l’absence de toute comptabilité fiable. Sur les montants, nos sources précisent que, lors des auditions, les responsables mis en cause ont livré des versions contradictoires sur l’ampleur du manquant, allant de 19,8 à 30,7 millions de francs CFA selon les uns, puis de près de 24,8 millions selon le Conseil de surveillance, tous invoquant des ventes à crédit non recouvrées, une explication que l’enquête juge insuffisamment étayée.

La disparition des récoltes de palme
Au-delà des comptes, l’enquête s’est également penchée sur une possible disparition de recettes issues de l’exploitation des palmeraies de la coopérative, l’un des piliers économiques de la CAR-Agnito. Un signalement de la Direction départementale de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche (DDAEP) du Mono avait fait état, en mars 2024, de la déviation d’une partie des chargements de régimes de palme sur une semaine. Alors que le signalement initial n’évoquait que cinq véhicules, les vérifications menées ont établi que dix-sept camions sur soixante-et-un auraient en réalité été détournés vers des destinations inconnues. Aucune poursuite judiciaire n’avait pourtant été engagée à l’époque. Les informations du Dei renseignent que la Ddaep aurait privilégié à l’époque un règlement à l’amiable, limitant le remboursement exigé à l’équivalent de douze véhicules sur les dix-sept identifiés. Plus préoccupant encore, l’exploitation des relevés bancaires montre que la somme présentée comme remboursement provenait en réalité des fonds propres de la coopérative, retirés le jour même de son dépôt. Là-dessus, il s’agit d’un procédé que l’enquête qualifie de manœuvre destinée à faire croire à une régularisation.
Un dossier qui interpelle
Ces éléments, s’ils sont confirmés par la justice, dessinent le tableau d’un système d’appropriation organisée des ressources d’une coopérative agricole, au détriment des producteurs eux-mêmes. Le dossier, qui porte sur des soupçons de détournement de deniers, d’abus de confiance, de faux et usage de faux, de vol de récoltes et de blanchiment de capitaux, demeure pendant devant la CRIET, où la dernière comparution des personnes poursuivies remonte à avril 2026. Au-delà du sort judiciaire réservé aux mis en cause, cette affaire pose la question plus large de la protection des coopératives agricoles, à l’heure où l’État affiche l’ambition de faire de l’agriculture un véritable levier de sortie de pauvreté pour les producteurs. Malgré des efforts de production considérables, la majorité des agriculteurs béninois restent parmi les plus pauvres du pays. Des dossiers comme celui de la CAR-Agnito rappellent que, sans mécanismes de contrôle réellement efficaces, les fruits de leur travail peuvent leur échapper avant même d’atteindre le marché. Le cas écœurant de la Car- Agnito appelle de la part des autorités compétentes des actions à la hauteur des impairs signalés. Elles devraient se saisir pleinement de ce dossier, dans l’intérêt des coopérateurs d’Agnito comme de l’ensemble du monde agricole.


















































