Cérémonies spirituelles sur les berges des cours d’eaux naturelles : Ces lieux de rituels qui échappent encore au fisc béninois
Des plages de Sèmè-Kpodji, Cotonou, Ouidah , Grand-Popo en passant par les berges de Houédonou à Abomey-Calavi, des milliers de personnes fréquentent quotidiennement des espaces naturels pour des cérémonies spirituelles, des bains rituels et divers actes de purification. Cérémonies expiatoires, rites propitiatoires, invocations des dieux pour divers offices (bénédictions, protections, immunité spirituelle, prospérités pour soi et les siens…). Sous diverses formes, les béninois affluent vers les berges lagunaires, des fleuves et de la mer pour vivre et matérialiser leur foi. Autour de cette activité s’est développée une véritable économie parallèle dont les revenus échappent totalement aux statistiques et aux recettes publiques. Cette mini-enquête du Dei de Le Potentiel révèle une manne financière encore méconnue.
Le Bénin demeure un pays dont le financement du développement repose en grande partie sur les recettes fiscales. Chaque année, les autorités multiplient les réformes destinées à élargir l’assiette fiscale et à identifier de nouvelles sources de revenus pour soutenir les investissements publics.
Pourtant, certaines activités économiques, bien que visibles de tous, continuent d’échapper à tout mécanisme de contrôle ou de contribution aux finances publiques. Parmi elles figurent les activités développées autour des cours d’eau naturels, des lagunes, des rivières et des plages, devenues au fil des années des lieux privilégiés de cérémonies religieuses, de pratiques spirituelles et de rituels de purification. Le phénomène est particulièrement remarquable le long du littoral béninois. De Sèmè-Kpodji à Grand-Popo, les abords de l’océan accueillent quotidiennement dignitaires de cultes endogènes, adeptes de diverses pratiques spirituelles, mais aussi fidèles de certaines confessions chrétiennes en quête de purification, de délivrance ou d’expiation. Au petit matin, les traces de ces cérémonies sont visibles, morceaux de canaris brisés, bougies consumées, parfums, rameaux, tissus blancs, calebasses et divers objets rituels jonchent parfois le sable après le départ des ritualistes ou autres occupants nocturnes.

Houédonou, l’autre économie de la nuit
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, une équipe de notre rédaction s’est attelée à un travail d’observation des flux d’activités et de mouvements humains sur ces lieux qui jouxtent les cours d’eaux naturelles. Sur le site de Houédonou, à la frontière entre Cotonou et Abomey-Calavi, les faits observés sont saisissants à plus égards. A partir de 19 heures déjà, le ballet est impressionnant. Voitures particulières de haute gamme, taxis, motos et tricycles convergent vers les lieux. A certains moments de la soirée, plusieurs dizaines de véhicules sont stationnés sur les voies d’accès. Tous, viennent accomplir des cérémonies de portée spirituelle. Adjo, Raymonde, Barnabé, Koffi, Oboubé…comme bien d’autres sont des habitués du site. Même si chacun vient s’occuper de son sort, la fréquence régulière a rendu familiers certains visages. A l’entrée du site, de courts échanges verbaux et non verbaux s’observent. Entre le » bonsoir » à voix basse et les signes de têtes sans son pour acquiescer, l’on comprend toute suite que le moment est hautement enfermé dans la sacralité. « J’ai accompagné mon épouse pour un bain de déblocage. On nous a recommandé le lieu depuis plusieurs mois », confie Marcel A., rencontré à proximité du cours d’eau. Un peu plus loin, Clarisse D., la trentaine, explique être venue pour des prières liées à un projet de voyage à l’étranger. « On m’a conseillé de faire certaines démarches spirituelles ici avant le dépôt de mon dossier », raconte-t-elle assumant sa croyance loin de l’hypocrisie habituellement imputée aux béninois de façon générale. Mais autour de cette affluence s’est développée une activité lucrative. L’accès au site est en effet largement contrôlé par des groupes de jeunes qui se proposent comme guides. Car, il ne suffit pas seulement de venir se pointer sur n’importe quelle portion de la berge. Maximiser ses chances de voir ses cérémonies produire des fruits souhaités requiert que l’on choisissent des endroits qualifiés de » propices » de » pré préparés ». Les dieux seraient plus enclins à l’écoute à ces endroits indiqués. Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, les montants exigés varient considérablement. « Moi j’ai payé 500 francs CFA pour qu’on me montre le chemin », affirme Rodrigue, un habitué.
« Juste devant moi, ils ont demandé 2 000 francs à un conducteur de véhicule haut de gamme. Il a payé sans discuter », rapporte un autre usager. Certains visiteurs évoquent même des sommes atteignant 5 000 francs CFA selon l’heure d’arrivée, le type de véhicule ou la nature de la cérémonie envisagée.
Le plus surprenant reste l’absence totale de cadre officiel régissant ces perceptions. Les montants sont fixés de manière informelle et les recettes collectées ne font l’objet d’aucune traçabilité.
Une manne financière dispersée sur tout le territoire
Houédonou à Abomey-Calavi, n’est cependant qu’un exemple parmi tant d’autres. De nombreux cours d’eau naturels, lagunes et espaces riverains appartenant au domaine public sont utilisés quotidiennement pour diverses activités spirituelles à travers plusieurs autres communes du Bénin. Dans plusieurs localités, ces sites enregistrent une fréquentation soutenue tout au long de l’année. A cela s’ajoutent les plages du littoral qui attirent régulièrement des groupes organisés pour des cérémonies religieuses ou traditionnelles. Pour plusieurs observateurs, l’ensemble de ces mouvements génère une économie réelle dont il est aujourd’hui difficile d’évaluer précisément le volume financier. Entre les frais de transport, les contributions aux officiants, les achats d’objets rituels, les droits d’accès informels et diverses prestations connexes, des milliers de transactions sont réalisées chaque semaine sans aucun impact direct sur les recettes publiques.
Et si les rituels rapportaient de l’argent à l’État ?
La question de l’intervention de l’État dans le domaine religieux ou spirituel est problématique. Dans un pays laïc comme le Bénin, beaucoup verraient d’un mauvais oeil la fiscalisation des pratiques rituelles. Qu’à cela ne tienne ! Sans remettre en cause la liberté de culte ni les pratiques spirituelles, plusieurs spécialistes de la gouvernance locale estiment qu’une réflexion pourrait être engagée sur la valorisation économique de ces espaces publics.
L’État, en collaboration avec les mairies concernées, pourrait envisager la mise en place d’un mécanisme officiel d’accès à certains sites fortement fréquentés. Un droit modéré, transparent et réglementé permettrait d’encadrer une activité qui existe déjà dans les faits. Une telle mesure présenterait un double avantage, mettre fin aux perceptions anarchiques actuellement observées sur plusieurs sites et générer de nouvelles ressources pour les collectivités territoriales ainsi que pour le budget national. A l’heure où la recherche de nouvelles recettes constitue une priorité pour les finances publiques, les berges, les rivières et les plages du Bénin pourraient bien représenter une source de revenus encore largement sous-estimée.
Joseph Sossou